L'Enclos et Blancrocher : deux luthistes restés dans l'ombre

Publié le 29 Avril 2014

Au XVIIe siècle, le luth a connu un âge d'or que l'on apprend à connaître un peu mieux chaque jour. Après les recherches sur l'accord de l'instrument, à la sortie du siècle précédent, le luth trouve enfin un équilibre qu'il conservera en France jusqu'à sa quasi- disparition au siècle suivant. Il continuera à prospérer de l'autre côté du Rhin et le souvenir des grands luthistes français du XVIIe siècle, les Gautier, Dufaut, Gallot, Mouton, sera entretenu, hors de France, par une nouvelle génération de musiciens à laquelle appartiennent Lesage de Richée et Losy, pour ne citer que les plus proches des modèles français, qui disent avoir reçu leur enseignement.

Parmi les gloires du luth en France, il ne faut pas oublier l'existence de quelques talents restés dans l'ombre pour ne pas avoir fait de carrière professionnelle. Appartenant à la petite arisrocratie ou à la bourgeoisie, cette carrière leur était pour ainsi dire interdite. Il y a deux noms que j'aimerais modestement réhabiliter ici :  Henri de l'Enclos, père de la célèbre (et  luthiste talentueuse) Ninon et Charles Fleury, sieur de Blancrocher. Tous deux étaient de leur vivant considérés comme des musiciens de tout premier plan.

Mersenne les mentionne dans l'Harmonie Universelle, à la fin du chapitre consacré au luth le passage suivant : "...[le luth] est estimé en France le plus noble de tous, soit à raison de la douceur de ses chants, le nombre & l'harmonie de ses chordes, son estenduë, son accord, & la difficulté qu'il y a de le toucher aussi parfaitement, que les sieurs l'Enclos, Gautier, Blanc-rocher, Merville et le Vignon, & quelques autres qui vivent maintenant." (Marin Mersenne, L'Harmonie Universelle, Livre Second des instruments à chordes, p. 92 ; Paris : S. Cramoisy, 1636)

(Lien 1 : facsimilé ci-dessous)

Gautier, Merville, et un peu moins Le Vignon, sont bien connus parmi les luthistes de la première moitié du XVIIe siècle. Par contre l'Enclos et Blancrocher n'ont pas été retenus parmi les virtuoses de l'instrument. Et pourtant, la qualité de leur jeu devait égaler, ou tout au moins approcher, celle des "vedettes" de l'époque, comme en témoigne cette anecdote, rapportée par Tallemant des Réaux dans une des ses Historiettes consacrée aux Extravagans, visionnaires, fantasques, bizarres, etc. :

Le vieux Gaultier, excellent joüeur de luth, s'estant retiré en une maison qu'il avoit acquise auprès de Vienne, en Dauphiné, l'Enclos y alla exprès pour le voir. "Eh bien, comment te portes-tu ?  - A ton service." Voylà bien des embrassades ; ils disnent et puis se vont promener. "Tu ne joües plus du luth ?" luy dit l'Enclos ; "pour moy, j'ay quitté tretoute cette vilainie. - Je n'en joüerois pas pour tous les biens du monde", respond Gaultier. Au retour, l'Enclos voit des luths. "C'est pour ces enfans," dit Gaultier, "ils s'y amusent ; il n'y pas une corde qui vaille ; tout cela est en pitoyable estat." L'Enclos ne put s'empecher de les prendre ; il trouve deux luths fort bien d'accord. "Hé, dit il, telle piece, la trouves-tu belle ?" Il la joüe. Gaultier luy dit : "Et celle-cy, que t'en semble ?" Ils joüerent trente-six heures, sans boire ny manger."

(G. Tallemant des Réaux, Historiettes, coll. de la Pleiade, éd. A. Adam, t. 2 p. 726 Paris : Gallimard, 1961).

(Lien 2 ci-dessous :  Canaries du Vieux Gautier, par Anna Kowalska et Anton Birula, )

Henri de l'Enclos, qui était au service du duc d'Elbeuf, était aussi versé dans le maniement des armes et l'équitation. Le baron Louis de Chabans s'était acharné sur lui au point de le faire emprisonner un temps. A sa sortie de prison, l'Enclos provoqua son adversaire en duel et le tua à la descente de son carosse. Il dut alors s'enfuir et les poursuites demandées par le Parlement sont demeurées vaines... Peut-être a-t-il mis sa fuite à profit pour rendre visite au Vieux Gautier dans sa maison de Nèves, en Dauphiné ?

Il subsiste quelques pièces de Denis Gautier, un cousin plus jeune d'Ennemond "Vieux" Gautier, regroupées à la fin de son ouvrage manuscrit La Rhétorique des Dieux, 1652 : "Le Tombeau du Sr Lenclos", allemande, suivie d'une courante "La Consolation aux amis du Sr Lenclos" et enfin une sarabande "Leur résolution sur sa mort".

(Lien 3 ci-dessous : Tombeau du Sr Lenclos de Denis Gautier, par Anthony Bailes )

Le deuxième personnage qui nous intéresse est certes moins haut en couleur, mais Charles Fleury, sieur de Blancrocher, était pourtant un personnage très en vue parmi les musiciens de l'époque. Il fréquentait les plus grands luthistes et clavecinistes ou organistes. Parmi les plus brillants de ses hôtes rappelons les noms de Denis Gautier, jeune cousin d'Ennemond, dont les pièces sont souvent mêlées avec les siennes, parfois difficiles à identifier ; François Dufaut, autre grand maître de l'école française du luth qui passa un temps en Angleterre, où il est peut-être mort, et d'où il gardait des contacts avec un autre grand amateur, Constantin Huyghens ; parmi ses amis se comptaient aussi Louis Couperin et Johann Jakob Froberger.

Froberger fut d'ailleurs témoin de sa mort accidentelle évoquée dans une note en latin, écrite en marge d'un cahier d'oeuvres manuscrites. Catherine Massip en a donné le texte et sa traduction :

"Monsieur Blancheroche, insignis Cytharoedus Parisiensis, D(omini) Froberger optimus amicus, cum post convivium Dominae de S. Thomas cum D. Froberger in horto regio ambulasset et donum reversus aliquid facturus scalas ascenderet inde decidit, adeo graviter, ut ab uxore, filio aliisque in lectus debuerit trahi. D. Froberger videns periculum, cucurrit pro Doctore; adsunt et chirurgi qui sanguinem in pede laeso confluum mitterent adest Monsieur Marquis de Termes cui prolem suam commendavit et paulo post ultimum spiritum coepit trahere, animam exhalare."

En français : "Monsieur Blancheroche, fameux luthiste parisien, excellent ami du sieur Froberger, alors qu'après le dîner de la Demoiselle de S. Thomas il se promenait dans le jardin royal avec le sieur Froberger, et qu'ayant quelquechoses à faire, s'en retournant chez lui, il montait un escalier; de là il fit une chute grave au point qu'il dut être transporté dans son lit par sa femme, son fils et d'autres personnes. Le sieur Froberger, voyant le danger courut chercher un médecin ; les chirurgiens arrivent et lui font une saignée au pied. Est présent Monsieur le marquis de Termes à qui M. Blancheroche recommande ses dernières volontés et peu après avoir commencé à "tirer" ses derniers esprits, il rendit l'âme." (Catherine Massip : "Froberger et la France" in Froberger musicien européen, Paris : Klincksieck, 1998 p. 70).

Cet évènement funeste se produisit en novembre 1652 et dans les mois qui suivirent, ses amis musiciens lui rendirent hommage sous la forme de Tombeaux, pièces de circonstance alors très en vogue. Nous avons ainsi le "Tombeau de Mr Blancrocher par Dufaux" dans le manuscrit Vaudry de Saizenay, p. 189 ; Denis Gautier lui dédie également son "Tombeau de Blancrocher" qui circule dans toute l'Europe puisqu'on le retrouve dans des manuscrits conservés en Angleterre, en Pologne sous le titre "Les larmes de Gautier" et dans plusieurs autres pays ; Louis Couperin n'est pas en reste et lui compose un "Tombeau de Mr. Blancheroche", triste et profond ; enfin son "optimus amicus" Froberger écrit également un "Tombeau, fait à Paris, sur la mort de Monsieur Blancheroche ; lequel se joue fort lentement à la discretion sans observer aucune mesure."

(Liens 4, 5 et 6 ci-dessous : différents Tombeaux composés pour Blancrocher à écouter)

Pour que ses talents de luthiste ne soient pas complètement oubliés, il nous reste heureusement une pièce qui lui est attribuée : "L'Offrande, Allemande de Blan-Rocher". C'est une superbe allemande en ré mineur qui illustre parfaitement le talent de son auteur. Cette belle allemande n'a pas encore fait l'objet d'un enregistrement à ma connaissance. Elle se trouve dans le manuscrit G. 618 (v. 1640) conservé à la Bodleian Library d'Oxford et a été recopiée plus tard dans une autre source manuscrite, le livre de luth de Vaudry de Saizenay, mais sans attribution et intitulée "Gigue". Cette confusion entre allemande et gigue n'est pas rare, car les allemandes pouvaient également se jouer en gigues en modifiant le rythme. Il y a plusieurs exemples de cette ambivalence chez le Vieux Gautier, entre autres.

(Lien 7a : l'incipit de L'Offrande, Allemande de Blan-Rocher (Oxford, Bodleian Libray, G. 618 p. 34v)

(Lien 7b : la même Allemande sans attribution dans le manuscrit Vaudry de Saizenay, p. 189)

Terminons cette brève évocation par la liste des instruments relevés dans l'inventaire après-décès du sieur de Blancrocher, deux ans après sa mort, le 1er octobre 1654 :

"Une espinette garnie posée sur son pied de bois de chesne a l'anticque.

Dix luths de diverses grandeurs et divers bois dont huict garnis de leurs estuictz.

Deux tuorbes et deux guitarres, lesd. tuorbes garnis de leurs estuictz." (Catherine Massip, La vie des musiciens de Paris au temps de Mazarin, Paris : Picard, 1976, p. 129)

Un modeste amateur n'aurait certainement pas possédé un tel choix d'instruments. Cette liste laisse imaginer ce que pouvaient être les soirées chez Charles Fleury, lorsqu'il était entouré des plus talentueux musiciens de son temps...

1 - Marin Mersenne, à propos du luth, dans L'Harmonie Universelle, Livre Second des instruments à chordes, p. 92 ; Paris : S. Cramoisy, 1636

1 - Marin Mersenne, à propos du luth, dans L'Harmonie Universelle, Livre Second des instruments à chordes, p. 92 ; Paris : S. Cramoisy, 1636

2 - Canaries du Vieux Gautier, par Anna Kowalska et Anton Birula

3 - Tombeau du Sr Lenclos de Denis Gautier, par Anthony Bailes

4a - Tombeau de Mr Blancrocher, François Dufaut par Pascal Monteilhet

4b - Tombeau de Mr Blanrocher dans le manuscrit Vaudry de Saizenay (Bibliothèque de Besançon)

4b - Tombeau de Mr Blanrocher dans le manuscrit Vaudry de Saizenay (Bibliothèque de Besançon)

7a - Incipit de L'Offrande, Allemande de Blan-Rocher, ms. G. 618, Oxford, Bodleian Library

7a - Incipit de L'Offrande, Allemande de Blan-Rocher, ms. G. 618, Oxford, Bodleian Library

7b - La même Allemande dans le manuscrit Vaudry de Saizenay, sans attribution.

7b - La même Allemande dans le manuscrit Vaudry de Saizenay, sans attribution.

Gravure d'Abraham Bosse pour la Rhétorique des Dieux de Denis Gautier, 1652

Gravure d'Abraham Bosse pour la Rhétorique des Dieux de Denis Gautier, 1652

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